QUATRE FORTS ET LE LIEU DU 2017-09-14


Je vais vous raconter une histoire où il y a quatre forts, quelques personnages, des tempêtes et des choses pas très claires, dont bien sûr beaucoup de non-dits, à commencer par ce que j'ignore ; par exemple ce qui me pousse à écrire ce récit. Ce n'est pas l'argent ou la recherche une bonne réputation ; juste mettre un peu d'ordre dans mes idées peut-être. L’envie d’un script, de créer une action à partir de rien… je sais bien que c'est un peu compliqué.
Le premier des forts est relié à la presqu'île par une passe submersible qui permet l'accès en voiture. En été les ostréiculteurs travaillent avec leurs camions et tracteurs au milieu des promeneurs et pêcheurs à pied. C’est un fort peu médiatique, dans l'ombre du Fort Boyard. Pourtant quand la visibilité est bonne, le fort est net.
Le deuxième fort qui se trouve à la naissance de la presqu'île est extrêmement discret, sans superstructure notable, ni tour, ni échauguette. On se demanderait presque pourquoi il est là, au contraire du troisième qui est le porte-drapeau de Vauban, avec pont-levis, musée régional, promenade sur les remparts, expositions et commerces. Il y a même le train, touristique bien sûr.
Ces forts gardent l'entrée de la Charente. Ils guettaient l'anglais. Le dernier des quatre est à l'embouchure, mais il n'est pas tout à fait le dernier. Toutefois le fort Lupin en amont est sur l'autre rive, donc il ne fait pas partie de mon histoire. Le numéro quatre s’appelle fort La Pointe , dit « fort Vasou », envasé, sans canon, toujours fermé, perdant des pierres au pied de sa muraille arrondie, et s'enfonçant dans un oubli qui ne l'empêche pas d'accueillir les migrateurs, tadornes, bernaches, limicoles variés ; il veille sur les tonnes des chasseurs dans le marais alentour. Il y a un lien géographique et historique entre ces lieux très différents. Je voudrais y ajouter un soupçon de fiction, sans vous cacher la vérité. La mienne est ailleurs que sur le papier, insaisissable. Je cherche ses représentations sous diverses formes et images. Vous en aurez des photographies.
Un jour j'ai vu le propriétaire du Fort l'aiguille. Il habite la maison que l'on ne voit pas dans l'enceinte du fort. Il vit seul ; je le voyais comme un ermite aimable. Il est décédé il y a quelques années et la municipalité a racheté. Il y a maintenant un festival de musique une fois l'an. Une grille ferme l'entrée du terrain. La végétation est contrôlée. Le fort dort, habité par un couple d’émouchets ; c’est le faucon crécerelle du vol du Saint-Esprit. Ses douves se remplissent d'eau aux grandes marées et grosses pluies d'hiver.
J’ai vu une jeune fille blonde sur la muraille. Que regardait-elle ? Les îles ? à qui pensait-elle ? À un marin ayant appareillé pour une grande traversée ? Aléya, drôle de prénom, jolie silhouette.
Coupez ! Dialogue :
-Du jardin je vois passer les voiles. Les immortelles des dunes poussent, les pierres sont patinées. Pourquoi changer où partir ?
-Une prêtresse doit fluctuer ; ses visions ne peuvent être alimentées que par des échappées mentales nourries de voyage ou de déplacements physiques. Il faut aller de la forêt à la mer, de la vague à l'arbre, embrasser les réalités pour mieux les sublimer.
-Salicorne et bigorneaux. J’ai déjà le nez dans le concret : je brûle des branches mortes, du bois flotté au cravants séchés. Je vois les saisons passer, les cupressus s'étioler après les tempêtes.
-L'essentiel reste ; les fluides, visibles ou invisibles, contribuent à l’érosion et à la sédimentation. L’idée d'un vide protecteur n'est pas facile à saisir, mais tu peux l'effleurer, sentir sa présence et dessiner des courbes qui marquent un passage. Parfois c'est suffisant.
Fondu enchainé.

Elle connaît de vue la famille qui a acheté le Fort Enet, qui a plusieurs enfants. Portraits de famille ; ils viennent pour les vacances. Il y a beaucoup d'entretien. Le sel et l'air marin oxyde les métaux, mais il y a de l'oxygène dans le vent, des algues dans le courant, mouettes et goélands. Le patrimoine est entretenu. Un soldat factice (où Napoléon lui-même ?) grandeur nature, une découpe de contreplaqué je crois, monte la garde près des canons, de profil uniquement. L’arrière-petit-fils de Lino Ventura est venu un jour en vélo jusqu'à la porte, qu'il trouva fermée. C’était un bel athlète, un triathlète bronzé, cheveux rebelles, séducteur et séduisant. À mon avis c'est une légende forgée au détour d'un parc à huîtres, mais il faut avoir vu le film « Les aventuriers » pour se rappeler de Johanna S., au nom de famille imprononçable.

-Au fort c'est l'occasion de resserrer les liens avec les cousins plus lointains et entre les générations. Nous nous retrouvons ici cela veut dire aussi qu'il y a des bras pour transporter les pierres.
-C'est un autre rythme de vie. C’est la lune et les marées, les couchers de soleil sur l’île sont splendides. Il y a le subtil bruit du ressac, les vaguelettes, les poissons qui sautent.
- J'aime aussi la campagne et la ville, mais le ciel me semble plus vaste ici, probablement parce que les contraintes de la vie s’écartent pour favoriser la valeur de l'instant. La lumière a la force et l'ampleur qu'on lui voit dans les tableaux de maîtres, sans être figée.
-J’ai demandé à ce que mes cendres soient répandues après la balise, mais je ne l'ai pas encore mis sur le papier. Je suppose que c'est parce que je ne suis pas encore prête. J’aimerais combiner le hasard et une petite dose de choix malgré tout. C’est un peu comme en amour, vous ne croyez pas ?

Je comprends qu'il y a d'autres récits qui peuvent diverger à partir de ces branches. Ce sont des plantes épiphytes. Nous ne parlerons pas du dromadaire du musée de l'île d’Aix, ni des « Liaisons dangereuses », des tombes russes, des cénotaphes…
Ici il y a la balise du Chiron et de la pointe de l'épée. Le marin arrondit les pointes et salue les grains en réduisant la voilure. Le bac, le Pierre Loti, vire la bouée des obus. Un corps pourrait passer par-dessus le bastingage dans l'obscurité du crépuscule naissant, du côté bâbord, lumière rouge ; donc vu du fort le bac irait vers l’île. Aziyadé.
De grosses méduses blanches gélatineuses à souhait passent parfois comme une armée d'invasion silencieuse dans le courant ; mais ce sont les petites bleues qui sont urticantes. Il y a des présences silencieuses en plus des petits crabes sous les cailloux.
Fiez-vous au sémaphore. Il est bien ancré. Du haut du donjon le pertuis d'Antioche se révèle jusqu'à Chassiron. Les houles déroulent des écumes du large. Vers le Sud-Ouest le Coureau emmène le regard vers les traîtrises de Maumusson, avec ses bancs de sable sournois et incertains, flot et jusant puissant. À prendre de la hauteur vers les mats de pavillons je voudrais m'envoler dans les tourbillons des créneaux des remparts. Les sternes plongent ; aigrettes en formation. Il y a aussi la vidéo caméra qui regarde la plage. À l'abri des rafales sur l'écran de l'ordinateur je vois le temps qu'il fait. J’ai vu passer des gens de loin. Je ne sais pas si je pourrais les identifier ; juste au cas où vous recherchiez quelqu'un. Néanmoins à ma connaissance il ne s'est rien passé. Tant qu’on n’a pas retrouvé le corps…
J’ai vu passer une femme brune, svelte, aux cheveux ondulés mais pas frisés. Je dirais qu'elle avait un sac de plage sur l'épaule.
Au sémaphore il y a une grande esplanade-parking sur lequel se tient deux fois par semaine une petite foire que certains appellent le déballage. Ce n'est pas un marché. On y vend ni fruits et légumes, ni viande ni poisson. Mais on y trouve des couteaux et des ustensiles de cuisine. Je suis sûr qu'il y a également des pics à glace et des rideaux de douche. Du bout de l'esplanade, envahie chaque année par les reconstitutions des campements de l'armée de l'empereur, du haut de la falaise, je domine la jetée du Port Sud, et plus loin je distingue le fort La Pointe. Du fait de son isolement les cambrioleurs l'aiment bien. Ce n’est pas très romantique. Il y a des anecdotes de conduite discutable, de beuveries douteuses.
Un cargo passe, un vieux gréement, quelques lasses rapides, et de sombres embarcations de commandos. À la renverse, au calme, on entendrait pourtant presque les mulets sauter et les éperlans frissonner. Noir est le cormoran qui passe bas sur l’eau. Bruit des pales d'hélicoptère militaire. L’endroit est moins désert qu'il y a quelques années lorsque le fouillis des ronces rendait l’accès difficile. Le chemin du littoral amène des promeneurs, à l'abri des tamaris, repères ou refuges. C’est le ciel de traîne qui fait le paysage joli, petits cumulus de beau temps. Dépressions passées. Suicide oublié. Pardon.
Je m'égare dans le marais. Enlisement, vouivre, sorcières shakespeariennes, enfouissement d’antiques épaves. Les oiseaux sont nombreux, posés ou tournant en rond. Les deux phares à tête rouge marquent un alignement du chenal. Il faut manœuvrer, avec l'aide du pilote. La pilotine est le petit bateau piloté par le pilotin. À la voile on tire des bords. Les bordés ce sont les flancs du navire. C’est vrai que le vocabulaire marin est un sac de nœuds. Il y a des nœuds coulant aussi, style western. Avec le nœud de chaise, le nœud de cabestan, deux demi-clés et un nœud en huit vous pourrez survivre. Il faut se méfier des cordes, à terre, car en bateau il n'y a de corde que celle de la cloche.

- « c'est comme si je posais la question à la silhouette voilée du destin ; elle ne se connaît pas et n'a pas de cœur »(1) .Vous voyez, monsieur Moulin, ce sont là propos sibyllins. Ils suggèrent la présence d'une femme, Rita par exemple. « Friend of the señora, eh? »(1) - The arrow of gold – joseph Conrad)
- Mais tout est différent pour ceux qui vont sur la mer ou dans les airs.
- Les femmes sont différentes ?
-Les femmes ont le cou peint par Modigliani, une chute de rein d’odalisque, mais certaines passent au Cap Horn dans la tempête. Il y a des solitudes qu’elles aident à supporter. Ne sont-elles pas le ciment de la société car elles mettent au monde la génération suivante ?
- Aujourd'hui vous ne pouvez pas laisser de côté la question de l'équilibre de notre planète. Je suppose que nous sommes tous coupables, surtout ceux des religions qui disent « croissez et multipliez ». Devons-nous pour autant vivre en autarcie dans un campement en amont de la rivière ?

J’arrive donc au fort Vasou un soir de vent de suroit, temps à grains, pour un apéritif tardif. Je visite. Le bulldozer est passé et a laissé de grandes traces. En remontant des pierres il a détruit des toilettes à chasse d'eau à marée créés par Vauban, un sacrilège. J’ai vu des madriers en croix, un crucifix dans une pièce. Le fort est en indivision. Les membres de la famille n'ont pas tous les mêmes idées pour l'avenir. Tristes histoires de conflits. Terre remuée récemment. La lune est triste.
Après 1945 le fort n'était pas régulièrement occupé. Douilles allemandes. Vestiges du passé. Je ne peux pas tout vous dire de ces quatre forts et de leurs liens. Il y a des suspicions, des casernements, des gamberges. Ratatouilles. Rien n’indique que certaines disparitions inexpliquées de personnes s'étant rendues sur les lieux puissent avoir un rapport entre elles. En tout cas je n’y suis pour rien. Un auteur de romans policiers pourrait aller glaner de l’inspiration pour réchauffer des plats froids, déterrer quelques ossements. Est-ce que « meurtre sur la presqu'île » est un bon titre ? Jalousie, convoitise, amour et dérapages des passions. Dague et sabre d’abordage sous les portraits des grand-mères d'antan ; un chevalier, un baron, le bagne de Cayenne, vers lequel les forçats embarquent du pénitencier de Saint Martin de Ré, ou de la Seudre, escortés par des gardes-chiourme aux noms charentais. Je vois matière à suppositions et supputations. Mais je suis quelqu'un de simple. Je ne cherche pas les poux dans la tête de mon voisin. Je préfère cultiver mon jardin, nourrir mes poules. Je bêche. Je pêche… je remonte des indices. J’ai encore quelques recherches bibliographiques à faire. Il me manque des éléments. Je vous souhaite une bonne promenade des forts.


Pascal Legrand

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