LA BROCANTE 2017-08-19


Elles étaient trois femmes aux cheveux blancs, jeunes grand-mères encore, assises sur des chaises pliantes devant lesquelles se trouvaient quelques assiettes, bols, tasses, quelques livres de la Bibliothèque Rose et de la NRF, et quelques dessins sous un plastique transparent. Bien qu’initié à l’art de la brocante par un grand maître australien, John Baxter lui-même (qui a écrit un bon livre sur le sujet:« A pound of paper : confessions of a book addict »),je me suis pas révélé être un excellent acheteur. Comme pour les champignons il faut une vision qui me manque. Je reste un vrai promeneur dilettante. à l'occasion je trouve quelque chose dont j'ai besoin comme un grand tabouret, un objet qui me plaît, qui éveille mon intérêt et promet de m'apporter quelques connaissances supplémentaires. J’ai ainsi appris qu'une mouchette était une pince en fer qui se place dans les naseaux du taureau et permet de le mener du bout du nez. Un petit ressort de blocage et deux bouts ronds en font un instrument qui a un côté mécanique et artistique, évoquant une guimbarde ; mais j’ai peut-être un sens de l'esthétique un peu particulier…
J’ai aussi découvert dans une de mes acquisitions que le peintre Emmanuel Gratiant avait une villa (la villa Gratiane) non loin d'où je me trouve et qu'il avait peint son lieu de villégiature. Je reconnais volontiers que toutes ces connaissances ne sont pas d'une utilité immédiate, mais je vais quand même essayer de trouver où se situe cette villa. Je m'intéresse à la peinture et aux peintres car je suis moi-même dénué de toute aptitude pour le pinceau, ce que je ressens comme un manque. J’essaie donc de comprendre comment les artistes en arrivent à produire leur œuvre. C’est certainement un trop vaste sujet, néanmoins je me promène et je rencontre des gens. Je ne suis pas pour autant familier du monde des arts, des ventes, des courants ou des tendances. C’est un domaine trop vaste qui n'est pas le mien.
Je peux avoir un coup de cœur occasionnel. Je ne regrette pas quelques achats spontanés auxquels je reste attaché, peut-être parce qu'ils représentent le temps qui passe. Leur valeur esthétique devient anecdotique. Bien évidemment il n'est pas question d'argent et de placement dans ce contexte.
Je suis sensible à la couleur surtout si elle est associée au mouvement. J’aimerais pouvoir peindre la mer ou le jeu des nuages. Je n'ai rien contre le bouquet de fleurs, sans forcément aimer la cruche et la pomme. Je préfère la nature vivante. Que reste-t-il de vie dans un tableau ? Une trace de l'esprit du peintre disparu, ou bien juste l'œil du spectateur qui cherche ?
Pour en revenir à mes trois vendeuses, mon regard s'est arrêté sur des dessins, je devrais dire gouaches, dans une pochette. Il s'agit de montagnes sortant des nuages, alors que nous sommes en bord de mer. Les couleurs vont du bordeaux au carmin et bruyère. Je demande si ils sont vendus ensemble ou séparément, et le prix. C’est très très raisonnable et au choix. Une des dames dit à l'autre que « Marthe a trouvé le nom du peintre sur Internet ». Les croquis sont signés Louis V. (je garde le nom de famille pour moi). Je constate qu'il y a un titre au dos de la feuille format A4. Je sélectionne « seuls les sommets émergent » et « dans l'orage ». Pas besoin de marchander. Je ne prends que mes deux favoris, en me demandant pourquoi je n'achète pas tout. Je me suis décidé avant d'entendre la vendeuse dire « je crois que c'est un peintre connu ». En tout cas la signature est clairement lisible. Pourquoi les vendre et pourquoi si peu cher ? Les trois marchandes me paraissent très à l'aise, bien installées, détendues comme des actrices qui sont bien dans leur rôle. Je ne vais pas les interroger sur leur goût des couleurs et la provenance de leur offre de vente. Manifestement ce n'est pas tombé du camion, pas très profitable, et pas dans le catalogue de Drouot ou de Christie's. J’ai juste envie de ces taches de couleurs et je pars avec.
Plus loin je vois un jouet de mon enfance : un canot à moteur en fer orange et blanc avec sa clef et son pilote à casquette. Le mien était vert et blanc. Celui-ci coute le prix d'une antiquité. Aujourd’hui c’est plastique moulé. Un brin de nostalgie m'accompagne mais je reste raisonnable.
Devant mon ordinateur je regarde si je trouve la biographie du peintre. Je ne vous dirai pas le résultat. J’ai pensé un moment que ces dames au-dessus de tout soupçon pouvaient avoir imaginé le dialogue, signé les dessins éventuellement… mais cela m'a paru tiré par les cheveux, et un peu amusant aussi. Vous ne saurez pas si j'ai fait l'affaire du siècle. Je suis heureux de mes acquisitions. Je crois que j'ai également à l’esprit le souvenir d'un moment très agréable.
Dans une autre brocante j'ai vu plusieurs livres en excellent état écrits par Huntington Smith, un peintre américain. J’en ai acheté un parce que le logo de la maison d'édition est un phare et que le papier et l'impression étaient très agréables. J’ai par la suite apprécié la lecture et regretté de ne pas avoir pris les autres titres.
Une de ces brocantes se tient sur une esplanade où se produisent les cirques. L’autre sur un stade (pour les jeux).
« Le monde entier est une scène. »


Pascal Legrand

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